Les communautés Open Source, moteurs de la révolution numérique
Cedric Thomas, PDG, OW2 Consortium
INVITE DU MOIS

Lorsque, le 27 septembre 1983, Richard Stallman lance un appel à des contributions pour l'aider à développer un nouveau système d'exploitation libre, il était sans doute loin de penser être à l'origine d'un mouvement qui allait bouleverser l'industrie du logiciel. Lorsque, presque dix années plus tard, le 25 août 1991, Linus Torvald demande qu'on lui envoie des suggestions pour le système d'exploitation qu'il est en train de développer, imaginait-il le rôle qu'il allait jouer ? Enfin, les webmasters qui organisèrent une « mailing list » pour suivre et coordonner les améliorations qu'ils apportaient au serveur web du National Center for Supercomputer Applications (NCSA) avaient-ils planifié de rendre publique la première version du serveur Apache et de lancer la fondation Apache ?
Ces quelques moments clés sont les actes fondateurs de l'Open Source. Lorsque des informaticiens partagent un même intérêt pour une technologie, lorsqu'ils mettent en commun leurs compétences pour développer du logiciel sans échanges commerciaux et sans attendre d'autre rétribution que leur satisfaction personnelle et la reconnaissance de leur pairs, il créent de fait une communauté Open Source. Les premières d'entre elles sont nées d'initiatives spontanées. Le phénomène a pris tant d'ampleur qu'aujourd'hui le monde de l'Open Source est défini par ses communautés ; chaque technologie a la sienne : Perl, PHP, Java, Joomla, Ruby, JOnAS, Drupal, etc.
Le développement des communautés technologiques Open Source s'explique essentiellement par leur mode opératoire, aussi efficace, sinon plus, que celui des équipes intégrées au sein des entreprises. Bien que cela reste contre-intuitif pour beaucoup d'entre nous, les mécanismes de développement Open Source sont très efficaces tant sur le plan économique, que technique, stratégique ou social.
Sur le plan économique, la valeur du code que l'on révèle est souvent plus que compensée par la valeur du travail, de l'expertise ou de l'image marketing qu'apporte la communauté. Cela est si vrai que même les éditeurs de logiciels propriétaires commencent à développer des communautés autour de leurs technologies.
Sur le plan technique, le développement communautaire produit du code de bonne qualité, car on s'efforce de ne rendre public que du code correctement, voire élégamment, écrit. De plus, ce code est fiable car la communauté accroît la diversité des conditions de test et il est à l'état de l'art car toute modification étant mise à disposition instantanément auprès de la communauté, il s'améliore plus rapidement que le code propriétaire.
Sur le plan stratégique, pour un éditeur de logiciel, le choix de l'option Open Source est aujourd'hui une des seules manières de développer une position de marché compétitive. Pour un utilisateur, le choix d'un logiciel produit par une communauté est le meilleur moyen de reprendre le contrôle de son système d'information.
Enfin, dans la mesure où les communautés Open Source mettent en oeuvre les principes de partage des connaissances du monde académique – transparence des publications et revue libre par les pairs – on comprendra qu'elles représentent, sur le plan social, un puissant levier d'enrichissement personnel et professionnel ; la communauté open source libère ses membres, elle en fait des acteurs. C'est pour cette raison que des pays comme le Brésil ou la Chine sont très sensibles aujourd'hui à ce modèle..
Pour finir, soulignons que la nature des communautés Open Source est en train d'évoluer. Si les communautés sont apparues presque par hasard, nous voyons maintenant apparaître des stratégies communautaires volontaristes. De fait, aujourd'hui, tous les éditeurs de logiciel, propriétaire ou Open Source, et des organisations comme les fondations Linux et Eclipse et le Consortium OW2 poursuivent, chacun à sa manière, de telles stratégies. Les communautés Open Source ont largement démontré leur efficacité, elles contribuent à la transformation de l'industrie du logiciel et à la révolution numérique.

